Poésie | Ce jour-là

Quelque chose avait changé ce jour-là. La meute l’appelait depuis l’aube et s’activait à flairer les pistes tapissant la neige dans l’espoir de le retrouver ; toutes leurs tentatives échouèrent devant leurs regards étonnés. Que lui était-il arrivé?

Rien ; sinon qu’il était parti ailleurs.

On se souvint de lui ; et lui aussi se souvint de la façon dont on songeait à lui. Comme il leur semblait hésitant, le pauvre animal! Comme il leur semblait fragile et troublé par les aléas de la vie! On ne semblait trouver que faiblesses en lui, y compris celle de ne rien laisser paraître pour s’éviter d’autres observations; se sachant étudié de toutes parts, et sachant aussi qu’il décevait, il se mit à douter de lui-même ; et il douta si bien qu’il en vint à oublier la bonté qui l’animait.

Un matin, la furieuse envie de mordre certains de ses congénères lui traversa l’esprit. Il fut chagriné de se découvrir si loin de son essence profonde ; peut-être était-il temps pour lui de prendre un autre chemin qu’eux. Aussi décida-t-il de son expédition.

« L’on retrouve des êtres de tous les caractères et tous se valent également aux yeux du Créateur », pensait-il ; il lui importerait désormais de respecter les désirs de son âme, tout comme sa nature sensible et solitaire. Il deviendrait le loup à la poursuite d’un quelque chose ; le loup dont le cœur serait, pendant un temps, le seul témoin.

Cela lui réussit fort bien : il rencontra ce quelque chose sur son chemin ; il fit la connaissance de sa Vérité.

Et lorsque l’été s’installa au-delà des forêts qui l’avaient vu s’épanouir, lui se trouvait toujours à mille lieues de ceux qui contestaient son absence. Où avait-il fui, celui qui leur semblait avoir encore tant de chemin à parcourir, en esprit? Se doutaient-ils que les efforts dont ils s’étaient un jour attribué la grande partie des mérites lui pesaient, et que même la plus bienveillante des créatures pouvait aspirer à réclamer sa fierté, aussi nouvelle qu’elle puisse être?

Peut-être ne s’en étaient-ils pas rendu compte dans leur naturel et leur grand empressement ; puis lui, il reviendrait peut-être ; mais il reviendrait changé. Il reviendrait peut-être les retrouver, car, aussi différents qu’ils l’avaient toujours été, ils restaient ceux qu’il avait jadis choisis avec le plus grand soin, et dont l’absence se ressentait. Les premières nuits où il les avait entendus hurler au loin, ces nuits où sa solitude ne lui semblait plus choisie, mais imposée, il s’était tout de même tu, ému et décidé à donner un sens à son aventure salutaire.

Car certains voyages uniques comme le sien devaient s’accomplir tels des actes solitaires : il en était conscient et appréciait les réflexions que lui offrait cette expérience toute singulière. Et à présent, il espérait seulement ressentir en lui le désir d’un retour; moment où, entier et maître de lui-même, il envisagerait la possibilité de communiquer à un autre cet état de grâce qui lui seyait merveilleusement bien, et dont il protègerait farouchement l’intégrité.

Quelque chose en lui avait changé ce jour-là.

2015

Source de l'image : thegraphicsfairy.com